La transformation numérique de la santé

La médecine exploite les progrès technologiques à des fins thérapeutiques : radiographie, échographie, IRM, microchirurgie, génie génétique… Il en va de même avec le numérique et aujourd’hui les chercheurs dans le domaine de la santé cherchent à utiliser l’Intelligence Artificielle pour améliorer les soins (cf. Le Médecin et le Patient dans le monde des Data, des Algorithmes et de l’Intelligence Artificielle, compte-rendu du débat du 30 janvier 2018 publié par l’Ordre des Médecins).

Cependant, concernant l’organisation du fonctionnement proprement dit du système de santé français, la transformation numérique vient seulement de commencer. Le fichier des données médicales consultable en ligne, le Dossier Médical Partagé (DMP), a été [re]lancé à l’échelle nationale le 5 novembre 2018. D’autre part, les téléconsultations médicales qui sont basées sur une infrastructure numérique sont remboursables par la Sécurité Sociale depuis le 15 septembre 2018.

Le retard dans la transformation numérique de l’organisation du secteur médical en France, par rapport à la plupart des autres secteurs économiques, s’explique par une complexité et une fragmentation de son organisation, ainsi qu’une sous-estimation dans le passé de l’impact des technologies numériques dans la réduction des coûts de fonctionnement des structures.

La première étape de la transformation numérique dans le domaine de l’organisation de la santé a été le remplacement du papier par des outils numériques. Grâce à la généralisation de la carte Vitale depuis juin 1997, les feuilles de soin en papier ont été substituées par des enregistrements numériques. Depuis, le principal changement a été l’utilisation progressive d’agendas en ligne. Le clavier a remplacé le stylo, procurant déjà des gains de temps et de productivité substantiels.

Pour gagner en efficacité, médicale et organisationnelle, le futur système de santé sera centré sur le patient. En facilitant le partage des données, dans le respect du secret médical, le numérique facilite la collaboration entre praticiens de toutes spécialités, tailles de structures et statuts juridiques. Un espace numérique collaboratif permet d’optimiser l’utilisation des ressources tout donnant aux professionnels une information plus complète.

Cette deuxième étape de la transformation numérique qui concerne l’organisation du secteur de la santé enrichira la relation médecin-patient. En libérant le médecin d’activités à faible valeur, celui-ci pourra se consacrer plus longtemps à ses patients. En outre, une information plus complète du médecin, exploitant de façon globale les diagnostics de ses confrères, enrichira les interactions médecin-patient. Cette approche holistique fournira des données au niveau d’une population permettant au système de santé de développer la prévention au niveau global et individuel.

Du fait de la transversalité que permet le numérique, le secteur de la santé devient un écosystème économique c’est-à-dire une communauté où les parties prenantes sont en interactions permanentes dans la recherche d’un équilibre global optimisant les ressources disponibles. La transformation numérique du secteur de la santé (institutions, prestaires, industriel, usagers) est donc structurellement une tendance de long-terme stimulée par des entrepreneurs dynamiques et des investisseurs qui voient dans l’eSanté (la santé connectée c’est dire utilisant les technologies numériques) une opportunité économique du fait des tendances démographiques et des contraintes budgétaires. Des sociétés spécialisées émergent (Doctolib, Qare, mySofie…) en France, en Europe (Docly, Livi) et aux Etats-Unis (HeartFlow, Helix, Connective Health, Livongo…). Les leaders mondiaux du logiciel (Microsoft, Apple, Amazon…) ont créé des divisions spécialisées dans la santé connectée.

Revenons en France. Les téléconsultations représentent encore à mi-2018 une très faible proportion des consultations (1 à 2% sur 400 millions de consultations annuelles – données OCDE), mais la situation démographique (cabinets saturés et déserts médicaux) et macroéconomique (contrainte budgétaire de réduction des dépenses de santé) va amplifier l’utilisation du numérique.

Dans un autre secteur important, le suivi des patients atteints de maladies chroniques et des personnes âgées, les systèmes de surveillance connectés vont permettre le maintien à domicile et une médecine préventive avec de substantielles économies par rapport aux systèmes actuels institutionalisés (hôpitaux, EHPAD…) fonctionnant en silos indépendants. Ils faciliteront leur collaboration avec les structures indépendantes (cabinets en libéral, associations…).

En conclusion, la transformation numérique du secteur de la santé en France n’est pas un simple effet de mode mais une évolution structurelle, voire une révolution, établie sur de solides fondamentaux socio-économiques de long terme. Les modalités concrètes de réalisation varieront en fonction des initiatives sur le terrain, y compris celles des autorités de régulation, mais il faut s’intéresser et s’impliquer dans cette dynamique dès aujourd’hui.

AT